Catach
52.2.1. Le doublement de 1 dans la graphie et dans la prononciation : 1 a pour caractéristique sa tendance, plus forte que pour toute autre consonne, si ce n'est n et m, à être prononcée double en certaines situations, non seulement par sentiment de la construction morphologique, à la limite du préfixe et du radical (illégal, illettré), mais même dans certains mots-radicaux qui ont suivi, en général venus de l'italien, ou prononcés sous l'influence de l'italien : ex. :allegro, allegretto, entraînent parfois la prononciation allègre, allégresse (anciennement écrit et prononcé alègre, alégresse, de alacer, alacritas).
Voici, dans un certain nombre de mots, d'après les données du Petit Robert (P.R.), la distribution des deux 1, prononcés (ou pouvant être prononcés) doubles, en cette position, après a (Le Petit Larousse Illustré (P.L.i.) 1971, indique [l] partout) :
- [1] simple : allaiter (et dér.), aller (et dér.), allemand, allergie (et dér.), alliage, allier (et dér.), allo, allonger (et dér.), allouer (et dér.), allumer, allure, etc.- parfois [11] double : allécher (et dér.), alléger (et dér.), allégeance, allégorie (et dér.), allègre (et dér.), alléguer (et dér.), alligator, allitération, allocataire, allocution, allusion, alluvion, etc.
On voit que, contrairement au P.L.i. (qui consigne dans tous les cas [ 1] simple) et à la plupart des dictionnaires (dont le Dictionnaire de l'Académie), P.R. n'hésite pas à noter la double prononciation, même en dehors de toute composition (le cas le plus curieux étant sans conteste celui d'alligator (aligarto, au XVe siècle).
En fait, on pourrait se demander s'il ne se produit pas, entre les deux préfixes a(d)- et a- (négatif), une sorte de dissimilation d'ordre phonosémantique, le premier étant ici, comme devant les autres consonnes, plus volontiers prononcé double en cas de consonnes doublées, alors que le second ne l'est jamais, à l'écrit comme à l'oral (alexie).
Mais le problème est plus complexe encore : les mots courants (comme aller, allonger, allumer) se prononcent toujours avec 1 simple, alors que l'orthographe fait sentir davantage son influence sur les mots moins courants, qu'ils soient sentis ou non comme composés (alléguer et allégresse). C'est la preuve qu'il ne s'agit pas seulement d'un " sentiment " morphologique, mais bel et bien d'une réaction (artificielle et savante) due à l'orthographe. Dans les mots récents et néologismes, 1 n'est en général pas noté double : aliter, alitement, alunir alunissage, etc. En revanche, on entend souvent allongé ou doublé 1'l simple de mots ou de groupes de mots comme li(l)las, je (1)1'ai dit, etc.
Pour ill, la situation est assez simple : le P.L.i. et le P.R. s'accordent pour consigner la double prononciation de 1, quelle que soit la valeur du préfixe (in- " dans " et in- négatif, illuminer, illégal, etc.).
Pour coll-, de nouveau, les deux dictionnaires ne sont plus d'accord. On trouve par exemple 1 simple dans P.R. pour coller (et dérivés), colle, collège (et dérivés), collier, colline, mais non pour collaborer (et dérivés), collationner (et dérivés), collègue, collision, collation, collusion, etc. Dans P.L.i. on trouve [1] simple, et souvent contrairement au P.R., pour collapsus, collationner, collationnement, collecte, collecter, collection, et dérivés, collimateur, collision, collodion, collusion, collyre, etc.
Nous pensons, quant à nous, qu'en dehors de ill-, où la composition est fortement ressentie par certains, les tendances au redoublement disparaîtraient assez rapidement au cas où l'on supprimerait les deux 1 graphiques, là où ils existent actuellement. Mais la question demanderait à être approfondie davantage.
p. 183, 184
...........................................................................................................................................
63.4. Valeurs étymologiques et historiques des consonnes doubles
63.4.1. Valeurs étymologiques : L'importance du critère étymologique est indéniable en ce qui concerne les consonnes doubles. En dehors de rr, prononcé double (qui s'opposait en ancien français à r comme en espagnol), et des graphèmes complexes, toutes les consonnes doubles du latin étaient au Moyen Age prononcées simples, comme tous les groupes de consonnes, et la plupart avaient été supprimées : anc. fr. abe (abbé), ele (elle, aile) nule (nulle), battre (battre), etc. Elles ont été rétablies dans la graphie à partir du XIVe siècle, et surtout au XVI, sous des influences diverses : retour à l'étymologie, calque des dérivés sur les radicaux latins, influence de l'italien, qui les avait parfois conservées à l'écrit comme à l'oral, etc. Ce mouvement a pris une nouvelle ampleur à la faveur des relatinisations successives de notre vocabulaire.
63.4.2. Valeurs historiques : Mais pour bien comprendre, dans toute sa complexité, l'usage des consonnes doubles en français, il est nécessaire de savoir qu'elles répondaient à diverses fonctions proprement graphiques, pertinentes par rapport à des systèmes de transcription aujourd'hui dépassés.
Ces fonctions sont essentiellement au nombre de trois.63.4.2.1. Notation des anciennes voyelles nasales : Excepté après i et u, où la nasalisation avait disparu très tôt, les consonnes in et n ont servi à noter l'ancienne prononciation des voyelles nasales (......) devant m et n : an-née, prudem-ment, chien-ne, bon-ne. Ces consonnes doubles, notons-le, contredisent le plus souvent l'étymologie. De plus, une autre contradiction, interne aux familles de mots, oppose en synchronie les dérivés savants (à consonne simple) et les dérivés populaires (à consonne double). Comparez : consonne/consume, subordonne/subordination, femme/féminin, bonhomme/., bonhomie, nomme/nominal, charbonnier/carbone, etc. Cette infraction au principe morphologique, l'une des plus flagrantes de notre orthographe, rejoint celle qui oppose très généralement les mots savants et les mots populaires en français, laquelle met sans cesse en défaut le principe d'analogie dérivative (voir § 53.1).
Nous en avons un autre exemple avec les consonnes doubles rr et 11, qui contrairement aux précédentes se trouvent du côté des dérivés savants : courir/concurrent, boule/bulle, gaulois/gallican, etc.
63.4.2.2. Notation des voyelles ouvertes : Les consonnes doubles n et m suivies de e à la finale ont noté également, depuis le XVIe s. principalement (R. Estienne), la valeur ouverte de ces voyelles (voir 31.4. et exemples ci-dessus). C'est le cas surtout pour les finales en -ien, -ienne, -on, -onne, et aussi, comme nous l'avons dit, des finales féminines et des diminutifs en -elle, -ette, -otte, etc. (61.3.).
63.4.2.3. Notation des voyelles brèves : Il n'est pas douteux que la consonne double ait servi, dans certains cas, à noter une opposition voyelle brève/voyelle longue en français, et ce pour toutes les voyelles, y compris a, i et u. On constate que c'est là un procédé d'écriture en usage dans beaucoup de langues européennes (anglais, allemand, etc.).
a 63.5. Valeur logogrammique des consonnes doubles
D'où les oppositions phonémiques, assez bien conservées encore chez certains dans pâle/palle, sale/salle, hâle/halle, âne/Anne maître/mettre,pèle/pelle, l'être/lettre, home/homme, côte/cotte, etc.
D'où aussi le maintien, dans certains cas, de l'opposition consonne simple/consonne double (cette dernière d'origine étymologique ou historique) dans un but de différenciation simplement logogrammique : balade/ballade; buter/butter; cane/canne; (il) cèle/celle; cire/cirre/cirrhe; cote/cotte; date/datte; déférer/déferrer; détoner/détonner; ère/erre; gale/galle; galon/gallon; guère/guerre; luter/lutter; mari/marri; sale/salle; soufre/souffre; vile/ville, etc.Les différentes valeurs anciennes peuvent d'ailleurs se chevaucher. Par exemple, un mot comme belle s'écrit ainsi pour de multiples raisons, plus ou moins pertinentes : par conformité avec le latin (étymologie), pour noter la voyelle ouverte (valeur diacritique), peut-être sous l'influence de l'italien, peut-être aussi pour " étoffer " le mot (valeur distinctive, s'oppose à bêle, prononcé anciennement avec voyelle longue, etc.).
p. 281 282
Nina Catach
Extraits de " L'orthographe française - traité théorique et pratique, avec des travaux d'application et leurs corrigés "
-Nathan-334p.