Vaugelas
DE QUELLE FAÇON IL FAUT DEMANDER LES DOUTES DE LA LANGUE
Ce n'est pas vne chose inutile de descouurir le moyen par lequel on peut sçauoir au vray I'Vsage que l'on demande, quand on est en doute; Car faute de sçauoir la methode qu'il faut obseruer, et de quelle façon il faut interroger ceux à qui l'on demande l'esclaircisserment du doute, on n'en est point bien esclaircy; au lieu que par le moyen que ie vais donner, on voit clairement la vérité, et à quoy il se faut tenir. Par exemple, ie suis en doute s'il faut dire elle s'est fait peindre, ou elle s'est faite peindre, pour m'en esclaircir qu'est-ce qu'il faut faire? Il ne faut pas aller demander, comme on fait ordinairement, lequel faut-il dire des deux; car dés là, celuy à qui vous le demandez, commence luy mesme à en douter, et tastant lequel des deux luy semblera le meilleur, ne respondra plus dans cette naïfueté, qui descouure I'Vsage que l'on cherche, et duquel il est question, mais se mettra à raisonner sur cette phrase, ou sur vne autre semblable, quoy que ce soit par I'Vsage et non pas par le raisonnement, que la chose se doit decider. Voicy donc comme i'y voudrois proceder. Si ic parle à vne personne qui entende le Latin, ou quelque autre langue, ie luy demanderay en Latin, ou en cette langue là, comme il diroit en François ce que ie luy demande en Latin, ou en cette autre langue; Et s'il n'en sçait point d'autre que la Françoise, il sera beaucoup plus difficile de luy former la question en sorte qu'il ne s'apperçoiue point du noeud de la difficulté, et du poinct auquel consiste le doute dont on se veut esclaircir; car c'est tout le secret en cecy, que de ne point donner à connoistre où est le doute, afm qu'on descouure I'Vsage dans la naïfucté de la response, qui ne feroit plus cet effet, si lors que l'on sçauroit dequoy il s'agit, on y apportait le raisonnement, au lieu de la naïfueté. Si ie m'adressois donc à vne personne, qui ne sceust point d'autre langue que la Françoise, ie luy dirois dans l'exemple que j'ay proposé, les paroles suiuantes. Il y a vne Dame qui depuis dix ans ne manque point de se faire peindre deux fois l'année par des peintres differens. le vous demande, si vous vouliez dire cela à quelqu'vn, de quelle façon vous le luy diriez sans repeter les mesmes paroles que i'ay dites. Ayant ainsi formé ma question, il est certain d'vn costé qu'on ne sçauroit iamais deuiner le sujet pour lequel ie la fais, et d'autre part il est comme impossible, que par ce moyen ie ne tire la phrase que ie cherche, où je trouueray l'esclaircissement de ce que ie veux sçavoir; car tost ou tard, cette personne seule, ou plusieurs ensemble dans vne mesme compagnie, à qui ie me seray adressé, ne manqueront point de dire elle s'est fait peindre ou elle s'est faite peindre, et de ce qu'elles diront ainsi naïfuement sans y penser et sans raisonner sur la difficulté, parce qu'elles ne sçauent point quelle elle est, on descouurira le veritable Vsage, et par consequent la façon de parler, qui est la bonne, et qui doit estre suiuie.
p.240,241Vaugelas - cité par J.P. Caput dans " La langue française, histoire d'une institution " tome 1, Larousse 1972