réforme citoyenne
réforme à l'air libreMême un illettré sait que b,a,ba est une fiction. Quand les plus humbles somment les maitres de commencer par l'alphabet avec leurs enfants, c'est parce que c'est là qu'on les a roulés, eux, dans la farine. Ils demandent qu'on repasse le film. Les traditionalistes jouent sur le sale velours de la démagogie.
Rien n'est aussi simple qu'ils disent. N'importe quelle explication rencontre les difficultés dissimulées.
Ex : "Le français parlé évite d'autant plus l'inversion du pronom sujet qu'elle force parfois à employer des formes de verbes équivoques ou bizarres. Ainsi dans la conjugaison interrogative, à l'indicatif présent des verbes en er, la première personne n'est pas claire. Chanté-je ? sonne comme un imparfait. " (René Georgin - Guide de la langue française -p.293)
" Bizarre ", c'est comme il le sent. Il ira le dire aux classiques.
Mais " équivoque ", comment est-ce possible avec un accent aigu ?
La vérité, c'est qu'il y a un bon bout de temps déjà que les fabricants du bon usage ont du souci avec leurs phonèmes [ é] et [è]. Ils réglaient ça entre eux, jadis et naguère, de façon...normale (de la famille norme, normé, normatif). Et le pauvre instituteur courait derrière, pour essayer d'être plus royaliste que le roi.
Bled, l'honnête Bled (petite note p.127 du manuel de CM,6e,5e de 1954), à propos de cette forme interrogative: " en souvenir d'une prononciation ancienne, on écrit coupé-je bien que l'é se prononce è. " Mais pourquoi donc ce é a-t-il changé de ton ? Et que faire de tous ses autres avatars ?
Jean-Joseph Julaud, l'auteur du "Petit livre du français correct" que nous avons déjà cité dans "e papillon", ne souhaite pas que l'on complique ce qui est déjà bien compliqué (voir notre rubrique courrier) : " événement . C'est bien " événement "(avec deux accents aigus) qu'il faut écrire, et non " évènement ". Que penser alors du Petit Robert qui ose transgresser ? "événement ou évènement", dit le Petit Robert ...Alain Rey, vous êtes viré ! *Mais il faudrait virer aussi l'Académie entière, puisque c'est elle, la première, qui a osé... Où va-t-on ?
Si on discutait de tout ça tranquillement, publiquement, en citoyens responsables
Il ne s'agit pas de nier la norme, ou plutôt de nier qu'il en faut une. Mais pourquoi l'établir dans les ténèbres ?
Cette vision de la condition humaine est un excellent sujet de débat philosophique, mais la question de l'orthographe prend alors des dimensions inouïes. On peut sans doute être plus modeste. Et malgré tout rigoureux.
On a trois ou quatre positions (scientifique ? philosophique ? politique ?) qu'on peut résumer dans les schémas suivants :
Des savants et des lettrés professent qu'il vaudrait mieux traiter séparément l'oral et l'écrit, leurs rapports étant trop complexes.
D'autre affirment que, dans le progrès de la civilisation, si l'écrit a pu être une simple façon de transcrire l'oral, c'est l'écrit maintenant qui domine et doit dominer.
D'autres enfin adoptent des théories composites et préconisent des ajustements.Comme partout, les politiques réformistes ont moins de chance de déclencher l'enthousiasme. Mais on s'aperçoit très vite, quand on commence à se préoccuper de ces questions, que le moindre choix de simplification a des conséquences en cascade, qui prouvent bien que l'écriture est un système. Passer à une écriture phonétique ne pourrait avoir lieu que d'un seul coup, de façon révolutionnaire. C'est impossible socialement. La plupart des savants affirment également que ça le serait techniquement : une telle écriture ne fonctionnerait pas (Ca ne vous rappelle pas quelque chose ?)
Mais peut-on dire que celle qu'on a fonctionne vraiment ?
Dans le débat " citoyen " lucide sur les ajustements, on n'échappe pas aux affres de Buridan rebaptisées " principe de précaution "
Mais quoi, Buridan ou " le nom de la rose " ?* Alain Rey est aussi Directeur du Petit Robert
Pour se désenclaver les méninges sur ces questions, il vaut mieux écouter sa rubrique chaque matin sur France-inter que de suivre aveuglément les puristes.
... Il valait mieux : on vient de le virer (2006). Mais on peut lire le livre qu'il a écrit à partir de cinq années de commentaires savants et malicieux : "A mots découverts - chroniques au fil de l'actualité".