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rai    e rai        Qu'est-ce qu'on entend ?

Il existe un excellent manuel expliquant l'orthographe, c'est le " code orthographique et grammatical " de Thimonnier (Marabout, savoir pratique). Les théories linguistiques de l'auteur sont assez contestées par les linguistes, mais c'est une compilation organisée pas pire qu'une autre et particulièrement scrupuleuse.
Voici ce qu'il rapporte sur cette affaire (p.218) : " Le futur simple et le conditionnel présent étaient autrefois des temps composés. Je chanterai, tu chanteras .....représentent en réalité l'infinitif chanter et les terminaisons de l'aux. avoir à l'indicatif présent " " Je chanterai signifiait primitivement j'ai à chanter ".
Thimonnier, qui fut un temps le grand prophète de l'orthographe, révèle ces faits historiques à ses fidèles, car ils font partie pour lui de la beauté du monument qu'il révère. Il s'ensuit des règles non moins scrupuleuses, et pointilleuses, à mémoriser. Cette démarche a de la grandeur. L'ennui, pour un instituteur de la vieille République, c'est que dans les manuels pour débutants, soi-disant plus simples, il n'y a que le trou des Halles à adorer : infinitif + avoir ..." Je chanter....ai ", c'est ça qui transporte de joie les enfants au moment où c'est le moment de l'apprendre! "Qu'est-ce que le verbe avoir peut bien faire là ? " se demande tout enfant normalement constitué
La question était laissée en sommeil ; généralement, elle ne se réveillait plus. Mais l'écrit avait été appris par l'écrit. Cette idéologie était enseignée par les méthodes actives. Qui a dit que les réactionnaires les récusaient ?

Aujourd'hui la tendance n'est plus, semble-t-il, à enseigner l'étymologie aux petits enfants par prétérition. Il en résulte, à la place laissée vide, le triomphe des listes semblables aux tables de multiplication. On pourrait
espérer une réaction de saine colère de la part des traditionalistes, car l'apprentissage des conjugaisons exige désormais, pour utiliser sa mémoire, de tout faire défiler à chaque fois exactement dans l'ordre des bits. Plus de pensée du tout. Mais c'est ça " l'avantage comparatif " dans la lutte des ...couches sociale : du bon train-train méthodique et quasi ludique pour petites mécaniques, quand elles sont bien huilées par les suppléments d'âme de la consommation ! Elles vous feront des citoyens corrects, performants sur le net, intellectuellement malhonnêtes ; " rapides ", comme dit Madelin.

Quand on n'a que son âme et un disque dur poussif pour survivre dans ce darwinisme soft, " que faire ?" Contrairement aux idées reçues (de ces méthodes), la meilleure chance des illettrés, c'est l'intelligence.

Or ici, terminaisons orales il y a, sensibles à tous, d'une régularité sans le moindre accroc. Ce bon Bled d'ailleurs n'avait pas été sans le remarquer. Il glissait le précieux conseil dans le tuyau de l'oreille:
"Au futur simple, tous les verbes prennent les mêmes terminaisons : ai, as, a, ons, ez, ont, toujours précédées de la lettre r." (cours d'orthographe, CM, 6e, 5e) . Si " Toujours r " alors " rai ras ra " .
Il est donc possible d'apprendre l'orthographe du futur et du conditionnel à partir de ce qu'on entend. Certes, on n'évite pas la recherche de l'infinitif (pour rajouter un e systématique aux verbes er) ; ni d'accorder un peu d'attention au verbe cueillir qui, là aussi, change de camp ( et tout seul cette fois.) On ne supprime pas les difficultés, on se glisse dedans d'une autre façon. Il faut passer par l'infinitif, mais comme on passe au péage. C'est une concession au Moloch ; elle n'oblige pas au sacrifice total.
Elle n'interdit pas non plus de méditer à tout âge sur la synchronie et la diachronie.(C'est à dire : comment ça fonctionne maintenant ? - synchronie ; de quelle longue histoire est issue le fonctionnement actuel ? - diachronie ). Ces terminaisons, on les entend dans tous les avatars les plus " irréguliers " de ce futur inventé au Moyen Age, que nos ancêtres ont fait à leur main, patiné sous leur main ; mais sans jamais léser le fil tranchant de l'efficacité fonctionnelle. N'est-ce pas merveilleux !
Les opportunités d'apprendre et de comprendre restent ouvertes; d'autant plus intéressantes que nous n'avons pas à nous vexer de l'inventivité de nos ancêtres. Nous sommes en train d'inventer un futur nous aussi. Il est même déjà employé une fois sur trois dans la population française. ( 1970 - Peytard et Genouvrier - Linguistique et enseignement du français, p. 27). ...Et absent de tous les manuels en vogue! C'est également sur l'infinitif qu'il est formé, comme c'est curieux ! Cette fois avec l'auxiliaire " aller " : je vais chanter. Cette analogie de construction ne peut être sans raison.
Moralité : ce n'est pas parce qu'on essaie de se simplifier la vie qu'on devient paresseux.

Walter et Martinet       phonème graphème             SOMMAIRE